2.
Que veux-tu qu’il m’arrive ?
Le dernier jour de mon ancienne vie
J’ai tenté de crier. Mais il ne sortait pas un son de ma gorge. Mes cordes vocales ne fonctionnaient pas. Tout en moi n’était qu’un cri. Un cri muet que personne ne pouvait entendre.
Le lendemain, au réveil, j’étais triste et furieuse. L’idée que ma mère avait épanché sur moi une colère inspirée par mon père me plongeait dans une rage étouffante. Mais je souffrais encore plus du fait qu’elle m’avait interdit de le revoir un jour. C’était l’une de ces décisions lancées à la va-vite sur un coup de tête ou de mauvaise humeur, que les adultes prennent sans se soucier de l’avis de leurs enfants. Ils oublient qu’il ne s’agit pas seulement d’eux, mais que leur verdict touche aux besoins les plus profonds de ceux qui s’y retrouvent soumis sans rien pouvoir y faire.
Je détestais ce sentiment d’impuissance qui me rappelait mon statut d’enfant. Je voulais devenir enfin adulte, espérant que ce jour-là, les confrontations avec ma mère ne m’atteindraient plus autant. Je voulais apprendre à ravaler mes sentiments, et avec eux cette angoisse profonde que déclenche chez les enfants toute dispute avec leurs parents.
À dix ans j’avais vécu la première phase de mon existence, la plus indépendante. La date magique qui attesterait aussi de mon indépendance sur un plan légal approchait : d’ici huit ans, je déménagerais et chercherais un travail. Alors je ne dépendrais plus des décisions d’adultes qui accordaient moins d’attention à mes besoins qu’à leurs petites querelles et à leurs rivalités mesquines. Huit années encore, que je comptais utiliser pour préparer la vie que j’aurais moi-même choisie.
J’avais déjà fait un pas important vers l’autonomie quelques semaines plus tôt : j’avais convaincu ma mère de me laisser aller seule à l’école. J’étais déjà en cours moyen, et pourtant elle continuait à me déposer en voiture devant l’établissement. Le trajet ne prenait même pas cinq minutes. Chaque jour, j’avais honte que les autres enfants me voient descendre du véhicule et embrasser ma mère. Cela faisait déjà un certain temps que j’avais entamé des négociations avec elle : l’heure était désormais venue pour moi de parcourir seule le chemin de l’école. Je voulais ainsi montrer à mes parents, mais aussi à moi-même, que je n’étais plus une gamine : j’étais capable de maîtriser ma peur. Mon incertitude me tourmentait profondément. Elle s’emparait de moi dès la cage d’escalier, se répandait en moi dans la cour, et je n’étais plus qu’angoisse lorsque je marchais dans les rues de la cité du Rennbahn. Je me sentais minuscule et sans défense – et je me haïssais pour cela. Ce jour-là, j’étais bien décidée à me montrer forte. Ce serait le premier jour de ma nouvelle vie, et le dernier de l’ancienne. L’existence que j’avais vécue jusqu’alors prit effectivement fin ce jour-là. Mais j’étais loin d’imaginer comment cela allait se produire.
J’écartai d’un geste déterminé la couverture de mon lit et me levai. Comme toujours, ma mère avait préparé mes habits : une robe avec le haut en jean et le bas en flanelle grise. Je m’y sentais informe, boudinée, j’avais l’impression que cette tenue me confinait à un stade auquel je voulais échapper depuis longtemps.
Je m’y glissai à contrecœur avant de passer à la cuisine. Ma mère avait posé sur la table mon goûter emballé dans des serviettes en papier qui portaient le logo du petit bistrot de la cité Marco-Polo et son nom à elle. Lorsqu’il fut l’heure, je passai mon anorak rouge et mis sur le dos mon cartable multicolore. D’une caresse, je dis au revoir aux chats. Puis j’ouvris la porte de l’escalier et sortis. Je m’arrêtai sur la première marche et hésitai en me répétant cette phrase que ma mère avait prononcée devant moi des dizaines de fois : « Il ne faut jamais se séparer fâchés. On ne sait pas si on se reverra ! » Elle pouvait se mettre en colère, elle était impulsive et avait souvent la main leste. Mais au moment de se quitter, elle était toujours très gentille. Devais-je vraiment partir sans un mot ? Je tournai les talons, mais le sentiment de déception que m’avait laissé la soirée précédente finit tout de même par l’emporter. Je n’irais pas l’embrasser, et je la punirais par mon silence. Et puis de toute façon, qu’est-ce qui pouvait bien m’arriver ?
« Que veux-tu qu’il m’arrive ? » murmurai-je sans m’adresser à personne en particulier. Mes mots résonnèrent sur le carrelage gris de l’escalier. Je fis à nouveau demi-tour et descendis les marches. « Que veux-tu qu’il m’arrive ? » Cette phrase se transforma en une sorte de mantra pour la sortie dans la rue et la traversée des blocs d’immeubles menant à l’école. Il devait me protéger de la peur et de la mauvaise conscience que m’inspirait le fait de ne pas lui avoir dit au revoir.
Je quittai l’immeuble, longeai son interminable mur et m’arrêtai au passage piéton. Le tram passa devant moi en brinquebalant, rempli de gens qui se rendaient au travail. Je sentis mon courage diminuer. Tout ce qui m’entourait semblait d’un seul coup beaucoup trop grand pour moi. La dispute que j’avais eue avec ma mère m’obsédait, et j’étais apeurée par la sensation de ne plus exister dans ce réseau de relations qui se tissait entre mes parents en bisbille et leurs nouveaux partenaires, qui ne m’acceptaient pas. J’avais voulu aborder cette journée comme un nouveau départ, mais cette résolution fit place à la certitude qu’une fois de plus, j’allais devoir me battre dans ce maquis. Et que je ne parviendrais pas à changer ma vie si la seule vue d’un passage protégé me faisait l’effet d’un obstacle insurmontable.
Je me mis à pleurer et me sentis envahie par l’envie de disparaître, de me dissoudre dans les airs. Je laissai le trafic s’écouler devant moi en m’imaginant que j’allais mettre un pied sur la chaussée et me faire happer par une voiture. Elle me traînerait sur quelques mètres, et je serais morte. Mon cartable resterait par terre à côté de moi, ma veste rouge serait comme un signal criard inscrit sur l’asphalte : « Regardez ce que vous avez fait de cette petite fille ! » Ma mère se précipiterait hors de la maison, pleurerait ma mort et comprendrait toutes ses erreurs. Oui, elle le ferait. Sans aucun doute.
Bien entendu, je ne me jetai ni sous les roues d’une voiture, ni sous celles du tramway. Je n’aurais jamais voulu attirer à ce point l’attention sur moi. Je pris mon courage à deux mains, traversai la rue et remontai le Rennbahnweg en direction de mon école, située Brioschiweg. Le trajet me faisait emprunter quelques rues latérales tranquilles, jalonnées de petits pavillons des années 1950 aux modestes jardinets. Dans un secteur où dominaient les bâtiments industriels et les immeubles en béton, ils paraissaient à la fois anachroniques et rassurants. En arrivant dans la Melangasse, je m’essuyai les dernières larmes du visage, puis je repris mon chemin en trottant, tête basse.
Je ne sais plus ce qui m’incita à lever les yeux. Un bruit ? Un oiseau ? En tout cas mon regard tomba sur une voiture de livraison blanche. Garée à une place de parking sur le côté droit de la rue, elle paraissait étrangement déplacée dans cet environnement sans activités. Devant la fourgonnette, je vis un homme, debout. Il était mince, pas très grand, et semblait observer les environs sans objectif précis, comme s’il attendait quelque chose sans vraiment savoir quoi.
Je ralentis le pas et sentis mon corps se raidir. Ma peur, que j’étais si peu capable de maîtriser, était revenue d’un seul coup et me donnait la chair de poule. J’eus aussitôt le réflexe de changer de trottoir. Images et bribes de phrases défilèrent à toute vitesse dans mon esprit : Ne parle pas aux inconnus… Ne monte pas dans une voiture que tu ne connais pas… Les enlèvements, les sévices sexuels, toutes ces histoires que j’avais vues à la télévision à propos des petites filles kidnappées. Mais si je voulais vraiment devenir adulte, je ne devais pas céder à cette impulsion. Je devais faire face. Je décidai de continuer. Qu’est-ce qui pouvait bien m’arriver ? Le chemin de l’école était mon examen. Je le réussirais sans reculer.
Je suis incapable d’expliquer pourquoi la vue de cette fourgonnette me mit aussitôt en alerte. C’était peut-être une intuition, peut-être aussi le flot d’informations sur les sévices sexuels auxquels nous étions exposés à l’époque, depuis « l’affaire Groër ». En 1995, ce cardinal fut accusé d’avoir abusé d’adolescents ; la réaction du Vatican fit un bruit considérable dans les médias et déclencha une pétition des fidèles autrichiens. À tout cela s’ajoutèrent les reportages des journaux télévisés allemands sur les fillettes enlevées et assassinées. Mais n’importe quel homme que j’aurais rencontré dans la rue dans un contexte inhabituel m’aurait vraisemblablement causé la même peur. Pour l’enfant que j’étais, être enlevée était un risque plausible – mais au plus profond de moi, je considérais tout de même que ce genre de choses n’arrivait qu’à la télévision, et pas à deux pas de chez moi.
Lorsque je fus arrivée à deux mètres environ de lui, il me regarda dans les yeux. À cet instant précis, ma peur diminua. Il avait des yeux bleus et ses cheveux un peu trop longs lui donnaient l’allure d’un étudiant dans un vieux téléfilm des années 1970. Il avait le regard bizarrement perdu. C’est un pauvre homme, me dis-je ; il émanait de lui un tel besoin de protection que j’eus spontanément envie de lui apporter mon aide. Cela peut paraître étrange, comme une volonté de s’en tenir coûte que coûte à la foi puérile en la bonté de l’être humain. Mais lorsqu’il me dévisagea pour la première fois, ce matin-là, il semblait égaré et très fragile.
Oui, pensai-je, je vais surmonter cette épreuve. Je vais marcher devant cet homme sur l’espace étroit que me laisse le trottoir. Je n’aimais pas croiser d’autres personnes, et j’avais l’intention de passer suffisamment au large pour ne pas entrer en contact avec lui.
Ensuite, tout alla très vite.
À l’instant même où, le regard baissé, je m’apprêtais à passer devant cet homme, il m’attrapa par la taille, me souleva et me poussa par la portière ouverte à l’intérieur de la fourgonnette. Tout cela se fit d’un seul geste, comme s’il s’était agi d’une chorégraphie que nous aurions répétée ensemble. Un ballet de la terreur.
Ai-je crié ? Je ne le crois pas. Et pourtant tout en moi n’était qu’un cri – il monta en moi et resta coincé dans ma gorge : un cri muet, comme dans ces rêves où l’on veut hurler mais où l’on n’arrive pas à émettre le moindre son ; dans lequel on veut courir mais où les jambes sont comme enfoncées dans des sables mouvants.
Me suis-je défendue ? Ai-je tenté de perturber sa mise en scène parfaite ? Je me suis certainement rebiffée, car le lendemain j’avais un œil au beurre noir. Je ne me rappelle cependant plus avoir ressenti la douleur causée par un coup, ni le sentiment de paralysie lié à une perte de connaissance. Mon bourreau avait la tâche facile. Il mesurait un mètre soixante-douze, moi un mètre cinquante. J’étais grosse et pas particulièrement rapide ; mon lourd cartable limitait en outre ma liberté de mouvement. Tout cela n’avait duré que quelques secondes.
Je sus que j’avais été enlevée et que j’allais vraisemblablement mourir au moment même où la portière du véhicule se referma derrière moi. Je vis passer devant moi, dans un scintillement, les images de la messe d’enterrement de Jennifer, violée et assassinée au mois de janvier dans une voiture, alors qu’elle avait tenté de s’échapper. Les images de la peur des parents de Carla, victime de sévices sexuels, trouvée inconsciente dans un étang et morte une semaine plus tard. À l’époque, je me suis demandé ce que pouvait être la mort et ce qui lui succédait. Si l’on avait mal juste avant. Et si l’on voyait vraiment une lumière.
Les images s’agrégeaient à des pensées qui me traversaient la tête en ordre dispersé. Tout cela est-il réel ? Est-ce à moi que cela arrive ? demandait une voix. Quelle idée idiote, kidnapper un enfant, ça ne marche jamais, s’exclamait une autre. Pourquoi moi ? Je suis petite et grosse, je n’ai aucune des qualités propres aux proies des voleurs d’enfants, implorait une troisième. La voix du bourreau me ramena à moi. Il m’ordonna de m’asseoir sur le plancher de la fourgonnette et de ne pas bouger. Si je ne respectais pas ses ordres, je verrais ce que je verrais. Puis il passa à l’avant en escaladant le fauteuil et démarra.
Comme il n’y avait pas de séparation entre la zone du conducteur et l’espace réservé au chargement, je pouvais le voir de derrière. Et je pouvais l’entendre pianoter avec frénésie sur son téléphone de voiture. Mais manifestement, personne ne répondait.
Pendant ce temps-là, les questions continuaient à me marteler l’esprit : va-t-il demander une rançon ? Qui la paiera ? Où me conduit-il ? Qu’est-ce que c’est que cette voiture ? Quelle heure est-il à présent ? Les vitres de la fourgonnette étaient teintées, mis à part une petite bande translucide au sommet. Depuis le sol, je ne pouvais pas voir précisément où nous nous rendions, et je n’osais pas lever suffisamment la tête pour regarder à travers le pare-brise. Le voyage me parut interminable et sans but, je perdis rapidement le sens de l’espace et du temps. Mais les cimes des arbres et les poteaux électriques qui défilaient devant moi me donnaient l’impression que nous tournions en rond dans le quartier.
Parler. Il faut que tu lui parles. Mais comment ? Comment s’adresse-t-on à un criminel ? Les criminels ne méritent aucun respect, et le vouvoiement me paraissait déplacé. Je le tutoyais donc, ce que je réservais d’ordinaire aux gens qui m’étaient proches.
Aussi absurde que cela paraisse, je commençai par lui demander quelle était sa pointure. C’était un souvenir d’un magazine policier autrichien où l’on tente de retrouver des personnes disparues. Il faut pouvoir décrire le criminel avec précision, chaque détail, aussi minime soit-il, a son importance. Mais il ne me répondit pas, bien entendu. Au lieu de cela, l’homme m’ordonna d’une voix rogue de rester tranquille, et rien ne m’arriverait. Aujourd’hui encore, j’ignore comment j’ai trouvé le courage de ne pas respecter ses instructions. Peut-être étais-je sûre que j’allais mourir de toute façon – que ça ne pouvait pas être pire.
— On va abuser de moi ? commençai-je par demander.
Cette fois, il me répondit.
— Tu es beaucoup trop jeune pour ça, dit-il. Je ne ferais jamais une chose pareille.
Puis il recommença à téléphoner. Lorsqu’il eut raccroché, il déclara :
— Maintenant, je vais te conduire dans un bois et te remettre aux autres. Et je n’aurai plus rien à voir avec cette histoire.
Il répéta cette phrase à plusieurs reprises, d’une voix rapide et nerveuse :
— Je te livre, ensuite je n’ai plus rien à voir avec toi. Nous ne nous reverrons plus jamais.
S’il avait voulu me faire peur, il avait trouvé exactement le mot qu’il fallait : l’entendre m’annoncer qu’il allait me remettre à « d’autres » me coupa le souffle, la terreur me pétrifia. Il n’était pas nécessaire qu’il dise un mot de plus, je savais ce que cela signifiait : depuis des mois, les médias parlaient de réseaux pédophiles qui tournaient des films pornographiques. Depuis l’été précédent, pas une semaine ne s’était écoulée sans que l’on parle de criminels qui enlevaient des enfants et les filmaient au moment où ils abusaient d’eux. J’imaginais tout cela très précisément : des groupes d’hommes qui m’entraînent dans une cave et me touchent partout pendant que d’autres prennent des photos. Jusqu’à cet instant, j’étais persuadée que j’allais bientôt mourir. Ce qui me menaçait à présent me paraissait bien pire.
Je ne sais plus combien de temps nous avons roulé. Lorsque nous nous sommes arrêtés, nous étions dans une forêt de pins comme on en trouve de nombreuses à l’extérieur de Vienne. Mon ravisseur coupa le moteur et se remit à téléphoner. Quelque chose semblait être allé de travers. « Ils ne viennent pas, ils ne sont pas là ! » grommelait-il. Il paraissait anxieux, comme un homme traqué. Mais peut-être cela aussi n’était-il qu’un truc : peut-être voulait-il que je me solidarise avec lui, contre ces « autres » auxquels il devait me livrer et qui le laissaient en plan. Peut-être s’était-il aussi contenté de les inventer pour aviver ma peur et me tétaniser.
Le ravisseur descendit de voiture et m’ordonna de ne pas bouger. J’obéis sans rien dire. Jennifer n’avait-elle pas voulu s’enfuir, elle aussi, d’un véhicule de ce genre ? Comment s’y était-elle prise ? Et quelle erreur avait-elle commise ? Tout se mélangeait dans ma tête. S’il n’avait pas verrouillé la portière, je pourrais peut-être la faire coulisser et l’ouvrir. Mais ensuite ? Deux pas lui suffiraient pour me rejoindre. Je ne courais pas très vite. Je n’avais aucune idée non plus de la forêt dans laquelle nous nous trouvions et de la direction à prendre. Et puis il y avait « les autres », ceux qui devaient venir me chercher et qui pouvaient être n’importe où. Je les vis comme s’ils étaient déjà là, courant derrière moi, m’attrapant et me jetant au sol. Et puis je me vis cadavre dans ce bois, enterrée sous un pin.
Je pensai à mes parents. L’après-midi, ma mère viendrait me chercher à la garderie, et l’animatrice lui dirait : « Mais Natascha n’est pas venue aujourd’hui ! » Ma mère allait se faire du souci, et je n’avais aucune possibilité de le lui éviter. L’imaginer à la garderie sans m’y trouver me déchirait le cœur.
Qu’est-ce qui pouvait m’arriver ? Ce matin-là, j’étais partie sans un mot d’adieu, sans un baiser. « On ne sait jamais si l’on se reverra. »
Les mots du ravisseur me firent sursauter. « Ils ne viennent pas. » Puis il remonta, démarra et repartit.
Cette fois, les pignons et les toits des maisons que je pouvais tout juste apercevoir par la bande étroite des vitres latérales me permirent de comprendre dans quelle direction roulait la voiture : nous revînmes vers les faubourgs de la ville, puis nous prîmes la route menant à Gänserndorf.
— Où allons-nous ? demandai-je.
— À Strasshof, répondit l’homme, en toute franchise.
Une profonde tristesse s’empara de moi lorsque nous traversâmes Süssenbrunn. Nous passâmes devant l’ancienne boutique de ma mère, celle qu’elle avait abandonnée peu de temps auparavant. Trois semaines plus tôt, à la même heure, elle aurait été assise au bureau, à traiter la paperasse. Je la voyais comme si elle était devant moi, je voulus crier mais n’émis qu’un faible gémissement lorsque je reconnus la ruelle menant à la maison de ma grand-mère. C’est ici que j’avais vécu les moments les plus heureux de mon enfance.
La voiture s’immobilisa dans un garage. L’homme m’ordonna de rester assise sur le plancher de la fourgonnette et coupa le moteur. Puis il descendit, alla chercher une couverture bleue, me la jeta dessus et la noua fermement. Je n’arrivais pratiquement plus à respirer, une pénombre absolue régnait autour de moi. Lorsqu’il me souleva comme un paquet ficelé et me sortit de la voiture, je fus prise de panique. Il fallait que je sorte de sous cette couverture. Et que j’aille aux toilettes.
Ma voix était sourde et déformée sous le tissu lorsque je lui demandai de me poser et de me laisser aller aux WC. Il marqua un temps d’arrêt, puis me fit sortir de la couverture et me guida, par un vestibule, jusqu’à de petites toilettes pour invités. Depuis le couloir, je pus jeter un rapide regard dans les pièces attenantes. L’aménagement paraissait propret et coûteux – ce qui me confirmait que j’étais vraiment la victime d’un crime : dans les séries policières que je voyais à la télévision, les criminels avaient toujours des maisons aménagées à grands frais.
L’homme resta devant la porte et attendit. Je fermai aussitôt le verrou et respirai. Mais mon soulagement ne dura que quelques secondes : la pièce n’avait pas de fenêtre, j’étais prisonnière. La seule issue était la porte et je ne pourrais pas rester éternellement enfermée. D’autant qu’il n’aurait aucun mal à la forcer.
Lorsque je finis par sortir des toilettes, l’homme m’enveloppa de nouveau dans la couverture, et je me remis à étouffer dans l’obscurité. Il me souleva, et je sentis qu’il me fit descendre plusieurs marches : une cave ? Arrivé en bas, il me posa par terre, me tira un peu en avant par la couverture, me reprit sur son épaule et continua son chemin. J’eus l’impression qu’une éternité s’écoulait avant qu’il ne me repose. Puis j’entendis ses pas s’éloigner.
Je retins mon souffle et tendis l’oreille. Rien. On ne percevait pas le moindre bruit. Il me fallut malgré tout un certain temps avant d’oser m’extraire prudemment de la couverture. Il faisait totalement noir. L’air étrangement chaud semblait chargé de poussière. Je sentais sous moi le sol froid et nu. Je me laissai rouler dessus et gémis doucement. Ma voix paraissait tellement bizarre, dans ce silence, que je me fis peur et me tus. J’ignore aujourd’hui combien de temps je restai ainsi allongée. Au début, je tentai encore de compter les secondes et les minutes. Vingt et une, vingt-deux, marmonnai-je au fur et à mesure que s’écoulaient les secondes. Quant aux minutes, j’essayai de les dénombrer avec les doigts. Mais je me trompais tout le temps dans mes calculs, et c’était la dernière des choses à faire ! Il fallait que je me concentre, que je note le moindre détail ! En réalité, je perdis très rapidement toute notion du temps. L’obscurité, l’odeur écœurante, tout cela se déposa sur moi comme un drap noir.
Lorsque l’homme revint, il apporta une ampoule qu’il vissa sur une douille, contre la paroi. La lumière crue qui se répandit subitement m’aveugla et ne m’apaisa pas du tout, car je voyais désormais l’endroit où je me trouvais. C’était une petite pièce vide et lambrissée ; une couchette sans literie était fixée au mur à l’aide de crochets. Le sol était en stratifié blanc. Dans un coin se trouvaient des toilettes sans couvercle, contre une paroi un double lavabo en inox.
Était-ce à cela que ressemblait le repaire secret d’une bande de criminels ? Un club d’amateurs de sexe ? Les murs couverts de bois clair me rappelaient un sauna, déclenchant en moi une série d’associations d’idées : sauna dans la cave – pédophiles – criminels. J’imaginai de gros hommes en sueur se pressant autour de moi dans cette pièce étroite. Mais on ne voyait ni le poêle, ni les baquets en bois que l’on trouve normalement dans les saunas.
L’homme m’ordonna de me lever, de me placer à une certaine distance de lui et de ne pas bouger. Puis il commença à démonter la banquette et à dévisser du mur les crochets auxquels elle était fixée. Pendant ce temps-là, il me parlait de la voix douce et apaisante que les gens réservent généralement à leur animal domestique. Je ne devais pas avoir peur, me dit-il, tout irait bien pourvu que je respecte ses consignes. En prononçant ces mots, il me regardait comme un fier propriétaire contemple son nouveau chat – ou pire encore : comme un enfant regarde son nouveau jouet. En s’en réjouissant à l’avance, mais en se demandant tout de même un peu ce qu’il va pouvoir en faire.
Au bout d’un certain temps, ma panique finit par se calmer, et j’osai lui adresser la parole. Je le suppliai :
— Je ne raconterai rien à personne. Si tu me laisses partir maintenant, personne ne remarquera rien. Je dirai juste que j’ai fait une fugue. Si tu ne me gardes pas toute la nuit, il ne t’arrivera rien.
Je tentai de lui expliquer qu’il commettait une lourde erreur, que l’on était déjà à ma recherche et qu’on me trouverait à coup sûr. Je fis appel à son sens des responsabilités, j’implorai sa pitié. Cela ne servit à rien. Il me fit comprendre sans la moindre équivoque que je passerais la nuit dans ce cachot.
J’ignore comment j’aurais réagi si j’avais pressenti que cette pièce serait, pour trois mille quatre-vingt seize nuits, à la fois mon refuge et ma prison. Je le comprends bien aujourd’hui : savoir que je devrais passer cette première nuit dans la cave déclencha un mécanisme qui me sauva sans doute la vie, mais n’allait pas sans danger. Ce qui paraissait encore impensable un peu plus tôt était désormais un fait : j’étais enfermée dans la cave d’un criminel et je ne serais en tout cas pas libérée ce jour-là. Mon monde subit une secousse, la réalité se décala un peu. J’acceptai ce qui était arrivé, et au lieu d’affronter cette situation nouvelle dans le désespoir et la colère, je m’y pliai. Lorsqu’on est adulte, on sait que l’on perd une partie de soi-même quand il faut tolérer des faits que l’on n’aurait jamais imaginés avant leur survenue. Le sol sur lequel on s’est construit se fissure alors. Et pourtant, l’unique bonne réaction est de s’adapter, car c’est ce qui garantit la survie. Lorsqu’on est enfant, on agit de manière plus intuitive. J’étais intimidée, je ne me défendais pas, je commençais au contraire à m’installer dans cette situation – pour une seule nuit, dans un premier temps.
Il me paraît presque déconcertant, aujourd’hui, que ma panique ait fait place à un certain pragmatisme. Je ne comprends pas comment j’ai pu savoir aussi vite que mes implorations étaient vaines et qu’elles glisseraient sur cet homme comme n’importe quelle autre parole. Je ne comprends pas non plus quel instinct m’a poussée à accepter la situation pour supporter cette nuit interminable dans la cave.
Une fois la banquette dévissée du mur, il me demanda de quoi j’avais besoin. Une situation absurde : on aurait dit que j’allais passer la nuit à l’hôtel et que j’avais oublié mon nécessaire.
— Une brosse à cheveux, une brosse à dents, du dentifrice et un gobelet. Mais un pot de yaourt fera l’affaire.
Mon cerveau fonctionnait normalement. L’homme annonça qu’il devait aller chercher un matelas dans son appartement à Vienne.
— C’est ta maison ? demandai-je sans obtenir de réponse. Pourquoi ne peux-tu pas me loger là-bas ?
Il m’expliqua que ce serait beaucoup trop dangereux : des parois minces, des voisins attentifs, je pourrais crier. Je lui promis de me tenir tranquille si seulement il me conduisait à Vienne. Mais cela ne servit à rien.
Au moment où il quittait la pièce à reculons et fermait la porte à clef, ma stratégie de survie se mit à vaciller. J’aurais tout fait pour qu’il reste ou me prenne avec lui : tout fait pour ne pas être seule.
Je restai accroupie sur le sol, mes bras et mes jambes étaient bizarrement engourdis, ma langue collait lourdement à mon palais. Mes réflexions se focalisaient sur l’école, comme si je cherchais un appui dans des points de repère temporels – alors que je les avais déjà perdus depuis longtemps. Quel cours donne-t-on à cette heure-là ? La grande récréation est-elle déjà terminée ? Quand ont-ils remarqué que je n’étais pas là ? Quand vont-ils comprendre que je ne viendrai pas du tout ? Vont-ils informer mes parents ? Comment vont-ils réagir ?
Penser à mes parents me fit monter les larmes aux yeux. Mais je n’avais pas le droit de pleurer. Je devais être forte et garder le contrôle. Un Indien ne connaît pas la douleur – et puis demain, certainement, tout cela serait terminé. Alors tout irait bien. Le choc de m’avoir presque perdue pousserait mes parents à se réconcilier et à me traiter gentiment. Je les imaginai assis ensemble à table, pendant le repas, me demandant dans un mélange de fierté et d’admiration comment j’avais surmonté tout cela. J’imaginai le premier jour à l’école. Me rirait-on au nez ? Ou bien me célébrerait-on comme un enfant prodige, moi qui en étais sortie libre alors que tous ceux à qui arrivaient des choses de ce genre terminaient en cadavres dans un étang ou une forêt ? J’imaginai mon triomphe – et la petite gêne qui l’accompagnerait –, je les voyais tous rassemblés autour de moi, posant inlassablement les mêmes questions : « Est-ce la police qui t’a libérée ? » Et d’ailleurs, la police pourrait-elle me libérer ? Comment me retrouverait-elle ? « Comment as-tu pu t’enfuir ? » « Où as-tu trouvé le courage de t’évader ? » En aurais-je seulement le courage ?
La panique me regagna : je n’avais aucune idée de la manière dont je pourrais sortir d’ici. À la télévision, on se contentait de « maîtriser » les criminels. Mais comment ? Je serais peut-être même obligée de le tuer ? Je savais qu’on meurt d’un coup de couteau au foie, je l’avais lu dans le journal. Mais où se trouve précisément le foie ? Trouverais-je le bon endroit ? Et avec quoi devais-je frapper ? En étais-je seulement capable ? Tuer quelqu’un, moi, une petite fille ? Je ne pus m’empêcher de penser à Dieu. Dans ma situation, était-il permis de tuer quelqu’un, même si l’on n’avait pas d’autre choix ? Tu ne tueras point. Je tentai de me rappeler si nous avions parlé de ce commandement au cours d’instruction religieuse, et s’il existait des exceptions à cette règle. Aucune ne me vint à l’esprit.
Un bruit sourd m’arracha à mes pensées. L’homme était de retour.
Il avait apporté un étroit matelas en mousse d’environ huit centimètres d’épaisseur, qu’il posa par terre. L’objet semblait venir d’un surplus militaire, ou bien avoir garni une balancelle. Lorsque je m’y assis, l’air s’échappa aussitôt du mince tissu, et je sentis la dureté du sol. Le ravisseur avait apporté tout ce que je lui avais demandé. Et même des gâteaux. Des petits-beurre couverts d’une épaisse couche de chocolat. Mes préférés, auxquels je n’avais d’ailleurs plus droit parce que j’étais trop grosse. Ces gâteaux firent monter en moi une nostalgie irrésistible et une suite de souvenirs humiliants. Ce regard, lorsque quelqu’un me disait : « Mais tu ne vas pas manger ça ! Tu es déjà bien assez ronde. » La honte lorsque tous les enfants tendaient la main et qu’on retenait la mienne. Et ce sentiment de bonheur quand le chocolat fondait lentement dans ma bouche.
Lorsque l’homme ouvrit l’emballage des gâteaux, mes mains se mirent à trembler. Je voulais qu’il m’en donne, mais la nervosité et la peur m’avaient desséché la bouche. Je savais que je ne les avalerais pas. Il me tint le paquet sous le nez jusqu’à ce que j’en sorte un que je découpai en petits morceaux. Quelques éclats de chocolat s’en détachèrent, et je les glissai dans ma bouche. Je ne pouvais pas manger plus que cela.
Au bout d’un moment, l’homme s’éloigna de moi et se dirigea vers mon cartable, posé dans un coin, sur le sol. Lorsqu’il le souleva et s’apprêta à repartir, je le suppliai de me le laisser – perdre mes seules affaires personnelles dans cet environnement perturbant me donnait le sentiment de marcher dans le vide. Il me regarda avec une expression confuse.
— Tu pourrais y avoir caché un émetteur et t’en servir pour appeler à l’aide, dit-il. Tu me mènes en bateau, tu joues l’idiote ! Tu es bien plus intelligente que tu ne veux le montrer !
Ce changement d’humeur subit m’inquiéta. Avais-je fait quelque chose de travers ? Et quel genre d’émetteur pouvais-je bien avoir dans mon sac qui ne contenait, hormis quelques livres et crayons, que mon goûter matinal ? Je ne comprenais rien à son comportement étrange. Aujourd’hui, cette phrase m’apparaît comme le premier indice du fait que ce criminel était un malade mental paranoïde. On ne connaissait à l’époque aucun émetteur qui aurait permis de localiser les enfants à distance – et même aujourd’hui, alors que cette possibilité existe, on y a très rarement recours. Mais en 1998, mon ravisseur craignait vraiment que je n’aie dissimulé des moyens de communication aussi futuristes. Au point que, dans sa folie, il pensait qu’un petit enfant pouvait provoquer l’effondrement d’un monde qui n’existait que dans sa tête.
Le rôle qu’il m’attribuait dans cet univers mental changeait à la vitesse de l’éclair : à un moment, il semblait vouloir rendre aussi agréable que possible mon séjour forcé dans sa cave. Et l’instant d’après, il voyait en moi, fillette sans force, sans armes et a fortiori sans émetteur radio, un ennemi qui en voulait à sa vie. J’étais la victime d’un fou, j’étais devenue un personnage dans le théâtre de son esprit malade. Mais je ne le compris pas à l’époque. Je ne savais rien des maladies psychiques, des obsessions et des bouffées délirantes qui font naître une nouvelle réalité dans l’imagination des personnes concernées. Je le traitais comme un adulte normal – je n’avais de toute façon jamais compris non plus les réflexions et les motivations des grandes personnes.
Mes implorations n’aboutirent à rien : l’homme prit le cartable et se dirigea vers la porte. Elle s’ouvrait vers l’intérieur et n’avait pas de poignée du côté du cachot, juste un petit bouton rond planté dans le bois d’une manière tellement lâche qu’on pouvait l’en retirer.
Lorsque la porte se referma, je me mis à pleurer. J’étais seule, enfermée dans une pièce vide, quelque part sous la terre. Sans mon cartable, sans les tartines que m’avait préparées ma mère quelques heures plus tôt. Sans les serviettes dans lesquelles elles étaient enveloppées. J’avais l’impression qu’il m’avait arraché une partie de moi-même, qu’il avait coupé le lien avec ma mère et la vie que je menais jusqu’alors.
Je m’accroupis sur le matelas et me mis à gémir dans mon coin. Les murs lambrissés semblaient se rapprocher, le plafond s’effondrait sur moi. J’avais le souffle faible et rapide, je respirais à peine, l’angoisse me prenait peu à peu en étau. C’était un sentiment atroce.
Adulte, je me suis souvent demandé comment j’ai surmonté ce moment-là. Les événements étaient tellement angoissants que j’aurais pu me briser dès le début de ma captivité. Mais l’esprit humain peut réaliser d’étonnantes prouesses en se créant ses propres illusions, en se retirant pour ne pas capituler devant une situation qu’il est incapable d’appréhender de manière logique.
Je sais aujourd’hui que j’ai subi à cette époque une régression mentale. L’intelligence de la jeune fille de dix ans s’atrophia pour revenir à celle d’un petit enfant de quatre ou cinq ans. Un enfant qui accepte le monde autour de lui comme un état de fait donné, dont les points de repère indispensables pour percevoir une normalité et ne pas s’écrouler ne sont pas la représentation logique de la réalité, mais les petits rituels du quotidien enfantin. Mon sort était tellement éloigné de ce à quoi l’on pouvait s’attendre que je régressai malgré moi à ce palier de conscience : je me sentais petite, exemptée de toute responsabilité. Cet homme qui m’avait enfermée dans sa cave était le seul adulte présent, et donc la seule personne d’autorité qui saurait ce qu’il fallait faire. Je n’aurais qu’à me conformer à ses exigences, et tout irait bien. Ensuite, tout se déroulerait comme à l’habitude : le rituel du soir, la main de ma mère sur la couverture, le baiser du soir, une personne aimée à laquelle je pourrais me référer, qui laisserait encore une petite lampe allumée et se faufilerait discrètement hors de la pièce.
Ce retour intuitif au comportement d’un enfant en bas âge fut la deuxième transformation importante au cours de cette première journée de captivité. C’était la tentative désespérée de créer un îlot familier dans des circonstances sans issue. Lorsque l’homme revint dans mon cachot, je lui demandai de rester auprès de moi, de border mon lit et de me raconter une histoire pour m’endormir. Je souhaitai même qu’il me donne un baiser de bonne nuit comme le faisait ma mère avant de refermer doucement la porte de ma chambre d’enfant. Tout pour préserver l’illusion de la normalité. Et il joua le jeu. Il alla chercher dans mon cartable, qu’il avait posé quelque part devant mon cachot, un petit manuel où l’on trouvait des contes et des histoires brèves, il m’allongea sur le matelas, me recouvrit d’une mince couverture et s’assit par terre. Puis il se mit à lire : « La princesse au petit pois, deuxième partie ». Au début, il s’arrêtait tout le temps, il me racontait à voix basse, presque timidement, ces histoires de prince et de princesse. À la fin, il m’embrassa sur le front. L’espace d’un instant, j’eus l’impression d’être couchée dans mon lit moelleux, dans la sécurité de ma chambre d’enfant. Il laissa même la lumière allumée.
C’est seulement lorsqu’il sortit et referma la porte que cette illusion protectrice éclata comme une bulle de savon.
Je ne dormis pas cette nuit-là. Je roulai d’un côté à l’autre du matelas, vêtue de ma robe que je n’avais pas voulu enlever. Cette robe qui me donnait une allure tellement informe était la dernière chose qui me restait.